La relation de Washington au Moyen-Orient interrogée au Sénat

La Commission des Forces armées du Sénat a auditionné des experts de think tanks, le 24 mars dernier, sur la politique américaine au Moyen-Orient. Dans une région où chaque événement peut perturber son équilibre, cette audition a donné lieu à trois exposés complémentaires qui permettent de mieux comprendre le questionnement américain sur la politique de Washington au Moyen-Orient.

Premier point de convergence entre les intervenants, le besoin d’une implication américaine plus forte pour gérer l’instabilité. Si Barack Obama a voulu se démarquer de son prédécesseur en réduisant la présence américaine dans la région, un nouvel engagement fort de Washington semble désormais inéluctable. Même si celui-ci doit différer de ce qui s’est fait entre 2001 et 2009.

 Alors que les enjeux démographiques et l’appétence démocratique de larges franges de leurs populations constituent les vrais défis des États de la région, on assiste à la montée d’une « guerre froide » durable entre les puissances sunnites (Arabie saoudite et pays suiveurs) et les puissances chiites (emmenées par l’Iran).

Résoudre les « guerres civiles » pour pacifier la région

Parmi ces interventions, on retiendra particulièrement celle de Kenneth Pollack, spécialiste du Moyen-Orient à la Brookings et ancien analyste de la CIA. Dressant le bilan de l’action de Washington, il regrette le réflexe des administrations successives qui ont privilégiées des solutions de court terme à une politique définie dans la durée.
Selon Pollack, deux priorités doivent guider l’action de Washington dans la région : traiter le problème des guerres civiles et des États faillis qui alimentent l’instabilité au Moyen-Orient, et envisager une cogestion de la zone avec la Chine et l’Inde.

À ce jour, quatre guerres civiles (Irak, Libye, Syrie, Yémen) menacent l’équilibre de la région. Pour l’analyste, si les Européens doivent traiter le problème libyen du fait de l’importance de leurs intérêts, les États-Unis doivent s’impliquer plus fortement en Irak, en Syrie et au Yémen. Cependant, ces problèmes ne doivent pas être traités par l’administration Obama comme George W. Bush a traité les enjeux du post-11 septembre. Washington doit traiter les causes et non les conséquences. Un terroriste tué sera toujours remplacé par son semblable tant que des réformes ne seront pas effectuées dans ces pays et dans les pays voisins. Les contestations économiques et sociales qui ont donné lieu aux soulèvements du printemps arabe ne se sont pas tues du fait des répressions ou des conflits. Elles ressurgiront tôt ou tard.

L’urgence est donc de traiter les problèmes les plus brûlants tout en conservant cette idée structurante. Ainsi, Pollack recommande-t-il de créer une nouvelle armée d’opposition en Syrie qui soit, cette fois-ci aux mains des groupes favorables aux Occidentaux. Les États-Unis devraient aussi encourager la réforme de l’armée irakienne pour revenir à une armée professionnelle et non confessionnelle, qui ne puisse être utilisée de manière partisane.
Pour le Yémen, l’analyste doute d’une victoire saoudienne durable, alors que les cours du pétrole privent le royaume de ressources financières pour un conflit dont le coût pourrait être très élevé.

Enfin, peut-on voir un signal faible de possibles intentions américaines dans la proposition émise par Pollack de faire du Kurdistan irakien un État indépendant à l’horizon de quelques années ?
Vœux pieux ou signes avant-coureurs de l’action américaine, l’analyste termine son intervention devant les sénateurs par une proposition qui pourrait réellement bouleverser l’action américaine au Moyen-Orient et dans le golfe Persique.

Vers un partenariat stratégique Washington – Pékin – New Delhi ?

Qui pour aider Washington à partager le fardeau moyen-oriental ? À cette question, il répond que les États-Unis doivent désormais envisager de s’organiser avec la Chine et l’Inde, les Européens n’ayant pas vraiment le poids politique suffisant. Les trois pays partagent des intérêts stratégiques communs, à commencer par la sécurisation de l’approvisionnement pétrolier. Chine et Inde dépendent fortement du pétrole du golfe Persique. Si cette dépendance est bien moindre pour les États-Unis, Washington tient à ce que l’or noir continue de nourrir les économies asiatiques qui tirent la croissance mondiale.

La coopération ne semble pas aller de soi, pourtant l’analyste émet l’hypothèse que les trois puissances pourraient minimiser leur compétition sur le terrain au profit d’une coopération. Les États-Unis continueraient alors à assumer le leadership militaire et politique, avec les soutiens diplomatiques et économiques de Pékin et de New Delhi.

À l’heure où le Congrès républicain semble vent debout contre la politique d’Obama, les recommandations émises lors de cette audition ont-elles une chance d’être appliquées ?
Après l’échec de la vision néoconservatrice, durant les années 2000, et face à la réticence de l’opinion publique de renvoyer les GIs au Moyen-Orient, Washington pourrait tenter de redéfinir une politique globale au Moyen-Orient basée sur une vision coopérative et de long-terme. Il y a cependant fort à parier que cette tâche incombera à la prochaine administration.

S.W.

Auditions menées par la Commission des Forces armées du Sénat, le 24 mars 2015 : http://www.armed-services.senate.gov/hearings/15-03-24-united-states-middle-east-policy

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Moriwa est un blog de veille sur l’analyse des enjeux du Moyen-Orient par les institutionnels et acteurs américains du débat public (Administration, Congrès, think-tanks, médias, etc.).

Son objectif est de faire comprendre la vision américaine – que l’on la partage ou non ! – au travers d’articles de synthèse et de partager des documents publiés par les les acteurs du débat public outre-Atlantique.

Cette idée est née alors que l’auteur terminait sa thèse sur l’influence économique des États-Unis dans le golfe Persique. En France, il est souvent difficile d’expliquer les enjeux de ce Moyen-Orient fascinant et compliqué, et encore plus d’expliquer la politique américaine dans la région.

Il s’agit donc de participer au débat tout en faisant œuvre de pédagogie. Ceci, avec une volonté de permettre aux citoyens, étudiants et experts d’échanger dans un esprit de tolérance. Ces pages présentent des documents émis par des acteurs aux opinions contradictoires. À vous de vous faire une opinion !

Bonne lecture,
Sébastien Wesser